Le retour discursif de Joseph Kabila: stratégie de légitimation, conflit hybride et réajustement géopolitique en République démocratique du Congo


Le discours de Joseph Kabila du 23 mai 2025 dévoile, sous l’apparence d’un appel à un élan national, une stratégie complexe de retour au pouvoir, combinant la légitimation historique, la victimisation politique et l’utilisation des dynamiques régionales dans un contexte de guerre hybride à l’Est de la RDC.Cet article effectue une analyse scientifique de ce discours sous les angles politique, discursif, militaire et régional, en l’inscrivant dans le contexte actuel de crise à l’Est de la RDC et des tensions avec le Rwanda.


Entre retour rhétorique et ambition de rétablissement politique

Le 23 mai 2025, l’ancien président Joseph Kabila parle publiquement pour la première fois depuis la fin de son mandat en 2019. Ce discours intervient dans un contexte d’instabilité à plusieurs niveaux et face à des accusations judiciaires de trahison liées à un présumé soutien au mouvement rebelle M23, actif dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Ce discours dépasse la défense personnelle pour s’inscrire dans une stratégie politique plus vaste visant à restaurer sa légitimité, discréditer le pouvoir en place et se poser en alternative républicaine face au chaos.

Ce moment discursif n’est pas isolé. Il doit être étudié comme un acte politique à part entière, et comme le symptôme d’une recomposition en cours de la scène politique et sécuritaire congolaise. Notre article explore les dimensions narratives, stratégiques et géopolitiques de cette intervention en adoptant une approche transdisciplinaire mobilisant la science politique, l’analyse du discours et la géopolitique des conflits.

Le discours comme outil de légitimation historique et politique

Le discours du 23 mai 2025 est structuré autour de trois axes principaux:

  • Une relecture biaisée de son bilan présidentiel (2001-2019), présenté comme une période de stabilisation et de croissance.
  • Une critique virulente du régime Tshisékédi, accusé de dictature, de tribalisme et d’incompétence.
  • Un appel à un « pacte citoyen » en 12 points comme projet de reconstruction.

Kabila adopte une rhétorique manichéenne contrastant une ère de prospérité (sous son règne) avec une ère de désastre (sous Tshisékédi). Il tait les accusations qui ont entaché sa présidence: corruption, fraude électorale, violations des droits humains. Cette réécriture historique vise une restauration symbolique, cherchant à reconstituer une image de légitimité historique pour justifier une légitimité présente, voire future.

Rhétorique de victimisation et accusation de «dérive autoritaire»

Une seconde dimension du discours se centre sur la victimisation politique:

  • Le régime actuel est accusé de violations constitutionnelles (remaniement de la Cour constitutionnelle, manipulation parlementaire et tentative de modification/changement constitutionnel).
  • La répression politique est mise en avant (massacres de Makala, emprisonnements arbitraires).
  • Le tribalisme et le népotisme sont dénoncés comme stratégies de division nationale.

Ce discours en miroir reprend des critiques souvent adressées à Kabila lui-même, selon une logique de projection psychopolitique. L’objectif est double: établir une analogie entre ses propres ennuis judiciaires et une persécution politique; mais aussi présenter l’image d’un homme d’État injustement diabolisé.

Temporalité, symbolisme et guerre hybride : choix du 23 mai

Le choix de la date du 23 mai pour son discours n’est pas fortuit. Il entre en résonance avec le M23 (Mouvement du 23 mars), un groupe rebelle actif depuis 2012 et revenu sur le devant de la scène en 2022. Depuis février 2025, ce groupe, soutenu activement par le Rwanda, contrôle de vastes zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, y compris la ville de Goma.

L’hypothèse selon laquelle Kabila maintiendrait des liens logistiques, financiers ou politiques avec le M23 n’est plus marginale. Plusieurs rapports régionaux indiquent des complicités anciennes. L’hypothèse d’une stratégie de guerre hybride mérite d’être envisagée:

  • Utilisation d’un groupe armé pour affaiblir militairement le pouvoir en place.
  • Synchronisation d’un discours politique pour capter le désespoir populaire et apparaître comme recours.
  • Exploitation du soutien rwandais pour dessiner une coalition régionale implicite contre Tshisékédi.

La géopolitique régionale: réajustement des alliances et jeu à somme nulle

La RDC redevient un théâtre d’affrontements régionaux:

  • Le Rwanda soutient activement le M23 et s’oppose à Kinshasa tant militairement que diplomatiquement.
  • L’Angola, le Burundi et la Tanzanie soutiennent Tshisékédi dans le cadre de la SADC menée par les troupes sud-africaines.
  • L’Ouganda semble oscillant, entre coopération économique et ambivalences historiques.

Dans ce contexte, le retour discursif de Kabila peut être interprété comme le signe d’une recomposition des alliances. Il propose une alternative politique à certains acteurs régionaux, pouvant conduire à une polarisation durable de la sous-région.

Kabila, un Machiavel congolais? Entre cynisme stratégique et art de la dissimulation

Joseph Kabila semble incarner une figure contemporaine du Machiavel africain, maniant l’art du double discours, du timing politique et de la manipulation des symboles. Son discours ne vise pas simplement à convaincre, mais à désorienter, fragmenter et séduire. Il mélange des promesses de paix à des postures de défi, un vocabulaire républicain à des stratégies de conquête indirecte.

Comme le Prince de Machiavel, Kabila semble croire qu’« il est plus sûr d’être craint que d’être aimé » : son possible soutien au M23, quoique indirect et calculé, fait partie d’une logique de guerre par procuration et de pression psychologique. Il construit une opposition frontale tout en se posant en victime du régime, brouillant les lignes entre légitimité et subversion.

Cette stratégie, à la fois discursive, militaire et symbolique, s’inscrit dans un machiavélisme politique où la fin (le retour au pouvoir) justifie les moyens (désinformation, alliances armées, victimisation). Le 23 mai 2025, date dotée d’une forte valeur symbolique, est un tour de force communicationnel dont les répercussions pourraient redéfinir l’équilibre politique et sécuritaire des Grands Lacs.

Vers une restauration par procuration?

L’allocution de Joseph Kabila ne relève pas d’une simple posture rhétorique. Elle représente une pièce stratégique dans une opération plus large de restauration par tous les moyens:

  • Sur le plan discursif, elle cherche à reconstruire l’image d’un homme providentiel.
  • Sur le plan politique, elle cristallise les frustrations populaires.
  • Sur le plan militaire, elle est accompagnée de dynamiques rebelles (M23) coordonnées.

Dans le contexte régional, elle s’inscrit dans une compétition géopolitique plus large opposant Kinshasa à Kigali.

La communauté internationale se trouve confrontée à un dilemme classique: maintenir la stabilité au prix de compromis politiques, ou exiger une justice transitionnelle qui pourrait entraîner une nouvelle vague de violence. Quoi qu’il en soit, le 23 mai 2025 pourrait marquer le début d’une nouvelle phase de crise en RDC, où l’ancienne garde cherche à reprendre le contrôle, non pas par les urnes, mais par la stratégie et les armes (coup d’état).

Christopher Jivot Bitouloulou

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